Fêtes de Wallonie : Discours de Paul Magnette

Monsieur le Premier ministre,

Messieurs les ministres-présidents,

Mesdames et Messieurs les ministres,

Excellences,

Mesdames et Messieurs les parlementaires,

Mesdames et Messieurs en vos titres, grades et qualités,

Aujourd’hui, pour la troisième fois, j’ai le grand privilège, à l’occasion de ces fêtes de Wallonie, de vous adresser quelques mots.

Et aujourd’hui, plus que jamais, je mesure, nous mesurons tous, le devoir qui est le nôtre de répondre au désarroi qui traverse notre population. Il y a tout juste quinze jours, la direction américaine de Caterpillar annonçait, par la voix de son directeur financier, son intention de fermer l’usine de Gosselies. Cinq mille familles, peut-être plus, étaient brutalement plongées dans la détresse.

L’onde de choc s’est étendue bien au-delà du grand pays de Charleroi, à toute la Wallonie, à la Flandre et à Bruxelles, et jusque dans le Nord de la France. Des témoignages de soutien sont venus de partout, d’Anvers et de Genk, frappés il y a peu par des décisions de la même violence, et de Grenoble où les travailleurs, bien qu’ils aient été épargnés, ont témoigné toute leur solidarité avec leurs collègues de Gosselies, défilant à leurs côtés, hier, dans les rues de Charleroi.

Nous avons tous dit notre indignation. Au-delà des frontières qui séparent les partis, la majorité et l’opposition, les niveaux de pouvoir, chacun a plaidé pour que se forme, face à cette terrible décision, une union sacrée.

Je veux prendre ce vœu au sérieux. Je veux croire qu’il ne s’agit pas d’une émotion passagère ou d’une simple posture, mais d’une détermination réelle.

Je veux croire que nous allons tous tirer les leçons de ce drame, et agir, chacun à notre place et à notre mesure, pour le contrer et éviter que d’autres se produisent.

Je veux croire que, grâce à cette détermination partagée, il y aura un avant et un après Caterpillar.

Aujourd’hui, nous sommes totalement, intégralement et sans réserve derrière les travailleurs et les sous-traitants de Caterpillar, comme nous l’avons été aux côtés des travailleurs d’Arcelor, Duferco ou Saint-Gobain. Comme nous le sommes, évidemment, derrières celles et ceux que tenaille l’angoisse des récentes annonces de restructuration.

Je ne veux faire aucune vaine promesse, ni nous bercer d’illusions. Chaque jour nous en apprenons un peu plus sur la manière dont cette décision fut prise, et chaque jour il apparaît qu’elle fut préparée de longue date, et qu’elle est probablement irréversible.

Mais nous allons nous battre, pied à pied, avec tous les moyens qui sont les nôtres. Nous allons démontrer, chiffres à l’appui, que cette fermeture annoncée n’est pas fondée sur un raisonnement économique. Depuis 2013, les travailleurs de Caterpillar, ouvriers, employés et cadres, ont consenti tous les efforts. Alors même qu’ils venaient de perdre la moitié de leurs collègues au cours d’une brutale reconversion, ils ont honoré, eux, leur part du contrat.

Avec les organisations syndicales, avec les très nombreuses bonnes volontés qui se sont spontanément manifestées, venues d’autres entreprises, notamment, nous allons défendre des alternatives. Nous allons faire la démonstration que nos travailleurs ont un savoir-faire remarquable, et que notre région demeure une terre de technologies parmi les plus fertiles du monde.

Et si malgré tout cela la direction de Caterpillar devait confirmer sa décision, nous accompagnerons chacun des travailleurs de Caterpillar et de ses sous-traitants pour les aider à retrouver un emploi à la hauteur de leurs remarquables qualifications.

Nous l’avons dit à la direction américaine : quoi qu’il arrive nous reprendrons le contrôle de ce site. Il est partie de notre terre de Wallonie, et ce sont les travailleurs de Wallonie qui, en cinquante ans, en ont bâti la valeur. Nous userons de tous les moyens de droit existant, et les renforcerons si nécessaire. Et avec les organisations syndicales, les fédérations industrielles et les centres de recherche de notre Région, nous lui donnerons un avenir, un avenir fidèle à son excellence technologique.

 

Sans attendre, nous devons aussi tirer les leçons de ce drame. Il ne suffit pas de s’indigner, il ne suffit pas, par quelques slogans simplistes, de paraître.

Il faut réfléchir, et agir.

La tragédie de Caterpillar remet-elle en cause les stratégies développées, depuis près de vingt ans, par le Gouvernement wallon et les partenaires sociaux ? Je ne le crois pas.

La Wallonie a longtemps souffert de ne pas avoir en main les clefs de son avenir. Dans les années 1970 et 1980, alors que fermaient les derniers charbonnages et que la sidérurgie était frappée de plein fouet, la Wallonie n’avait pratiquement aucun levier d’action dans une Belgique qui n’était pas encore fédérale, et l’État unitaire est peu venu à son secours. Les calculs effectués par le professeur Michel Quévit, qui n’ont jamais été contredits, ont démontré qu’au cours de ces deux terribles décennies, près des trois quarts de l’aide de l’État est allée en Flandre, alors que c’est la Wallonie, qui avait fait la prospérité de ce pays pendant plus d’un siècle, et qui en avait le plus besoin. A la même époque, les fortunes faites ici sont allées prospérer ailleurs.

Je ne dis pas cela pour chercher des prétextes ou raviver de vieilles querelles, mais parce qu’il faut prendre la juste mesure de nos efforts.

Et des efforts, justement, la Wallonie n’en a ménagé aucun depuis que la Belgique est devenue fédérale et qu’elle dispose à la fois de compétences et de moyens financiers. Avec l’aide des fonds européens, nous avons assaini les friches, modernisé les infrastructures, construit des aéroports, massivement investi dans la recherche et dans la formation des travailleurs.

Les Wallonnes et les Wallons ont fait leur part, en se formant constamment. En vingt ans, la part des citoyens qui n’avaient pas fini l’enseignement secondaire supérieur a diminué de moitié, et dans le même temps, la part de ceux qui ont acquis un diplôme de l’enseignement supérieur a doublé. Le Pacte d’excellence de la Fédération Wallonie-Bruxelles, que nous soutenons, avec force et conviction, amplifiera ce mouvement.

Le Gouvernement wallon a-t-il fait trop de cadeaux aux entreprises, comme on l’entend parfois ? Non, parce que la logique des aides wallonnes est d’être conditionnelles. Elles ne sont jamais octroyées sans contreparties, mais toujours au terme d’un long dialogue entre les entreprises et les autorités publiques, et assorties de conditions d’investissement et de création d’emplois qui sont étroitement contrôlées, et très généralement honorées.

Avons-nous tardé à anticiper la mutation de notre industrie, et à l’accompagner ? Je ne le crois pas. Aujourd’hui, l’Union européenne n’a toujours pas de politique industrielle digne de ce nom, et le Royaume-Uni a attendu le Brexit pour envisager de se donner la sienne.

Notre Plan Marshall lui, a dix ans. Et sa pertinence se renforce année après année. Ceux qui l’ont conçu et porté ont fait preuve d’une grande prescience.

Ils ont compris que les entreprises qui vivent hors sol, déconnectées de leur environnement immédiat, sont vulnérables, dans un monde toujours plus ouvert et globalisé.

Ils ont encouragé les entrepreneurs, les chercheurs, les partenaires sociaux et les autorités publiques à se débarrasser de leur méfiance mutuelle et à travailler ensemble.

Ils ont fait le choix, politiquement courageux, de concentrer les financements sur les enjeux de long terme, l’innovation et la formation.

Ils ont eu la modestie et l’intelligence de reconnaître que les choix stratégiques doivent être laissés aux acteurs de première ligne, et soumis à de rigoureuses évaluations externes.

Cette stratégie porte ses fruits. Les entreprises impliquées dans les pôles de compétitivité du Plan Marshall ont connu, selon les évaluateurs externes, une croissance de 60% entre 2006 et 2014, bien au-delà des scénarios les plus optimistes. Notre tissu économique, naguère dominé par le poids de quelques grands secteurs, a déjà profondément muté. Il se diversifie, il devient de plus en plus un écosystème d’entreprises, petites et grandes, qui se renforcent mutuellement. Un écosystème nourri de l’excellence de nos universités, ancré dans notre territoire, et inscrit dans notre modèle mosan de dialogue social, gage de modernité et d’efficacité.

Les bases industrielles, intellectuelles et culturelles de notre redéploiement sont solides. La croissance de notre prospérité et de l’emploi a désormais rejoint les moyennes nationale et européenne, même si, bien sûr, le retard historiquement accumulé n’a pas encore été entièrement résorbé. Plus encourageant encore, le taux d’investissement, et de dépenses consacrées à la recherche et au développement, gage de prospérité future, croît plus vite que la moyenne européenne.

Alors non, décidément non, la décision de Caterpillar – qui, rappelons-le, a toujours refusé de s’inscrire dans le Plan Marshall ‑ ne remet pas en cause notre stratégie. Elle en confirme au contraire toute la justesse, et l’impérieuse nécessité.

 

Mesdames et Messieurs, 

Je vous disais il y a un instant que je veux croire en la sincérité de ceux qui parlent d’union sacrée. Nous voulons croire en la faculté collective de tirer les leçons des événements, sans œillère, pour faire évoluer le cours des choses.

Il y a cinquante ans, l’historien français Fernand Braudel concluait sa magistrale Grammaire des civilisations, par ces mots : « je suis fasciné, disait-il, par la continuité des problèmes auxquels nous sommes confrontés. Comme si une course de vitesse s’était engagée entre l’économie et l’État ; course de vitesse dans laquelle l’économie, à tout instant menacée d’être rejointe par l’État, a toujours réussi jusqu’à ce jour – et sans doute à nos yeux plus que jamais, à reprendre l’avantage ». Un demi-siècle plus tard, hélas, son jugement est plus actuel que jamais.

Ce que Caterpillar nous dit de l’état du monde, c’est que nous avons un besoin urgent de remettre l’homme et son développement au centre de toute chose, d’énoncer des règles, issues du débat démocratique, qui remettent le pouvoir de l’argent à sa juste place.

Nous avons été parmi les premières régions à nous opposer au TTIP. Nous ne l’avons pas fait dans un mouvement d’humeur, ou par réflexe idéologique, mais au terme d’un long et riche débat mené dans la société civile de Wallonie et dans l’enceinte de notre Parlement. Nous avons été des lanceurs d’alerte, et nous sommes aujourd’hui rejoints par de vastes mouvements en France et en Allemagne. Qui oserait dire, après Caterpillar, que nous n’avons pas besoin de plus de règles, et de plus de garanties pour protéger l’intérêt public ?

Nous n’avons pas pour autant la tentation du repli. Un autre grand historien, bien de chez nous, Hervé Hasquin, a montré combien l’économie wallonne a toujours été ouverte sur le monde, depuis plus de cinq siècles, et combien cette capacité à absorber le meilleur de la science et des technologies, à les perfectionner et les faire rayonner à nouveau, a fait notre prospérité.

Mais l’ouverture au monde n’est pas synonyme d’abdication. Le marché a besoin de règles, si l’on veut qu’il serve l’intérêt général. La course folle à l’abaissement constant des normes et des arbitrages publics, menée depuis trente ans, nous conduit tout droit à la déroute.

L’Europe a de ce point de vue, une responsabilité majeure. En tant que région dotée de compétences internationales, la Wallonie a toujours exprimé sa vision de l’Europe, avec la volonté de la faire évoluer. Et nous continuerons, même si nous sommes souvent seuls.

Je l’ai dit, la semaine dernière, au président de la Commission, Jean-Claude Juncker. L’Europe ne peut plus attendre. Elle est aujourd’hui comme le Titanic se dirigeant droit vers la banquise. Si elle ne change pas de cap, sans délai, elle se fracassera sur la colère des peuples.

Il faut d’urgence réviser les règles en matière de détachement des travailleurs, si nous ne voulons pas que les ravages causés par le dumping social produisent entre l’Europe et ses citoyens un divorce fatal.

Il faut d’urgence jeter les bases d’une fiscalité européenne, si nous ne voulons pas que les États, se livrant une concurrence aussi absurde qu’aveugle, détruisent les instruments de régulation et de redistribution qu’ils ont mis un siècle à bâtir.

Il faut d’urgence développer un arsenal de mesures anti-dumping, si nous ne voulons pas que notre industrie s’effondre, morceau après morceau, face à la concurrence de pays tiers qui ne respectent pas nos standards sociaux et environnementaux.

Il faut d’urgence concevoir une vraie politique industrielle européenne qui anticipe et accompagne les évolutions à venir, si nous ne voulons pas d’autres Caterpillar.

Il faut d’urgence abandonner l’austérité, gravée dans l’airain du Pacte de stabilité, si nous voulons que les pouvoirs publics puissent investir, au profit de leurs citoyens, et pour le plus grand bénéfice de nos entreprises.

Telles sont les priorités que le Gouvernement wallon s’est données et a portées depuis sa mise en place, il y a un peu plus de deux ans. Et telles demeurent nos convictions.

Nous les traduisons tous les jours, dans nos actes. Nous avons renforcé les clauses sociales et environnementales dans nos marchés publics, pour lutter contre le dumping et donner plus de chances aux entreprises locales.

Nous menons depuis dix ans une politique industrielle novatrice et efficace, dont beaucoup pourraient s’inspirer.

Et nous avons dès le premier jour refusé l’austérité, élaboré des budgets qui préservent notre capacité d’investir.

Je me réjouis de voir qu’aujourd’hui le Gouvernement fédéral semble, sur ce point, nous rejoindre. La Wallonie s’inscrira avec enthousiasme dans une stratégie coordonnée d’investissements publics, si elle voit le jour. Mais je le dis aussi clairement : nous préserverons dans notre budget des capacités d’investissement, même si la Commission européenne ne nous en donne pas l’autorisation préalable. C’est dans l’intérêt même de l’Union européenne que parfois il faut oser lui désobéir, comme déjà le montre le combat contre le TTIP.

 

Mesdames et Messieurs, le destin de la Wallonie n’est pas seulement l’affaire des gouvernements.

Il nous concerne toutes et tous. Je me réjouis des propositions formulées par le président Antoine, visant à faire de notre Parlement un laboratoire d’innovation démocratique. Nous avons été la première Région à rendre possible la consultation populaire, et d’autres innovations suivront, afin que toutes les citoyennes et tous les citoyens de Wallonie s’impliquent dans cette dynamique collective, et que notre projet s’enrichisse du génie civique trop souvent inexploité.

Je me réjouis aussi d’entendre les représentants des organisations syndicales et des entreprises appeler à amplifier nos efforts. Depuis le premier jour, nous les avons étroitement associés à nos travaux.

Et nous continuerons dans cette voie. Ensemble, nous allons accentuer notre travail de veille économique et technologique, pour déceler toutes les fragilités et identifier toutes les opportunités de notre tissu industriel.

Ensemble, nous allons envisager toutes les manières de renforcer encore la cohésion de notre économie.

Quand j’en appelle au patriotisme économique, ce n’est pas pour la beauté du geste, mais parce que les études menées par nos universités et notre Institut de statistiques et de prospective démontrent que nous n’engrangeons pas encore tous les fruits de notre action.

Il faut que nos entreprises, en ce compris les entreprises agricoles, continuent de monter en gamme. Il faut que les entreprises de chez nous trouvent près de chez elles leurs premiers fournisseurs et clients, comme il en va dans toutes les régions les plus prospères d’Europe. Il faut que les grandes entreprises, ouvertes au vaste monde, emmènent avec elles les plus petites, pour les aider à diversifier leurs exportations.

Il ne s’agit en aucune manière d’un repli sur soi. Nous restons une terre d’accueil pour tous ceux qui veulent investir chez nous, et nous voulons nous projeter toujours plus sur la scène internationale. Mais si l’on veut remailler notre tissu économique, et le faire en luttant contre les dérèglements climatiques, nous devons relocaliser la production autant qu’il est possible, et ancrer nos entreprises dans nos territoires.

 

Mesdames et Messieurs,

Nos fêtes de Wallonie 2016 sont ternies par le drame social de Caterpillar, et par les restructurations annoncées dans les secteurs des services.

Mais loin de l’affaiblir, ces difficultés renforcent notre détermination. Face à l’adversité, on peut se laisser aller à la résignation ou à la colère. Ou l’on peut opter, au contraire, pour la volonté et l’unité.

Les travailleurs de Caterpillar et de ses sous-traitants ont fait ce choix, ils ont démontré jour après jour leur sens des responsabilités et leur résolution. Ils nous donnent un brillant exemple, sachons nous en montrer dignes.

Bonnes fêtes à toutes et à tous,

Et vive la Wallonie !